Tunisie : Les promesses non tenues de la Troïka

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Tunisie : Les promesses non tenues de la Troïka

Fêtant son 5ème mois à la Kasbah, le gouvernement de la Troïka, coincé par un mauvais bilan, est mis au pied du mur par une opposition qui lui ressert l’idée d’un « gouvernement de salut national ». La perte de crédibilité du pouvoir pousse au questionnement, jusque dans les rangs mêmes du camp présidentiel où les critiques sont étalées sur la voie publique.
Si le gouvernement estime « être sur la bonne voie » et balaie d’un revers de main toute tentative de réconciliation avec l’opposition, force est de reconnaître que la liste des promesses non tenues s’allonge au fur et à mesure que l’on avance dans la mandature.
Dans pareil moment de crise, le gouvernement Jebali est-il en mesure de sorti du tunnel ? Ou a-t-il plus d’un tour dans son sac ?

« Partez ! » tance Hamma Hammami. Reprochant au gouvernement Jebali « de s’obstiner à vouloir faire du neuf avec de l’ancien », le leader du PCOT affirme, sans détour, que « le gouvernement Jebali se détruit lui-même. Un changement est inévitable ».
Héritant d’une situation économique inquiétante et propice aux conflits sociaux, le gouvernement Jebali peine à mettre en place des mesures d’urgence. Les disparités régionales, la prolifération de la corruption, la croissance de l’économie informelle et des activités de contrebande influant sur les prix à la hausse, ne lui rendent pas la tâche facile.
Une quinzaine de sit-in par jour, dix grèves générales et huit routes coupées ont été répertoriés par le ministère de la Défense, rien qu’au cours du mois de mai. A savoir que plus du double de ces chiffres a été enregistré lors du mois d’avril. Autant d’indicateurs du bouillonnement populaire face à la pauvreté, au chômage, à la vie chère et aux promesses non tenues par le gouvernement de la Troïka.
Un tel constat ne semble pas décourager les membres du gouvernement. « Nous restons confiants car nous nous dirigeons vers le meilleur », rétorque Lotfi Zitoun, conseiller auprès du chef du gouvernement, pour qui « la crise actuelle ne serait qu’une conséquence normale de la période de transition que nous traversons ».

Mais malgré l’attitude « positiviste » du gouvernement et sa tentative de faire croire qu’il maîtrise la situation, les difficultés semblent bien l’atteindre dans sa légitimité.
Chawki Abid, ancien conseiller à la Présidence, demande même au parti Ennahdha de quitter le pouvoir et déclare: «Les 41% ont-ils honoré leurs engagements en matière de justice transitionnelle, d’honnêteté sociale, d’équité fiscale et d’incitation à la création d’emplois? Avec beaucoup d’amertume, je crains que non».
Dans son discours d’investiture, le 22 décembre dernier, Hamadi Jebali, chef du gouvernement, énumère les grands axes de la politique du gouvernement et martèle une formule pleine d’espoir : « L’emploi est une priorité ! ». Une formule qui, dans les faits, est restée, depuis, plutôt abstraite.
Pierre angulaire du programme gouvernemental, l’emploi figure en tête de liste des promesses formulées. Les chômeurs, et à leur tête les diplômés, bénéficieront d’une batterie de mesures susceptibles de garantir 75 000 postes d’emploi supplémentaires en 2012.

Aujourd’hui, les résultats sont loin des pronostics. Les chiffres officiels (INS) expriment un taux de chômage de 18,1%, pour le premier trimestre 2012, contre 18,3% pour la même période de l’année 2011. Des chiffres qui restent controversés et ne reflètent pas, pour certains, la réalité dans le pays.
Un chômage qui dénote d’une situation économique pour le moins inquiétante. L’agence de notation S&P’s vient de dégrader de deux crans la note de la dette à long terme de la Tunisie, la reléguant ainsi dans la catégorie des emprunteurs spéculatifs. Dégradation assortie d’une évaluation sans concessions : « le gouvernement de transition n’est actuellement pas en mesure de redresser l’économie ».
Hamadi Jebali riposte et affirme que la sonnette d’alarme n’est pas encore à tirer. Et d’ajouter : « Le gouvernement a le temps d’effectuer plusieurs réformes avant la parution du prochain classement ».
Si les défenseurs du gouvernement Jebali arguent par « les retombées de la révolution, la crise en Europe et les mouvements sociaux qui paralysent le pays », les économistes eux, accusent le programme d’action gouvernemental de « manquer de profondeur et de privilégier une approche littéraire », comme l’affirme Hafedh Zaâfrane, expert international en économie.
Egalement pointée du doigt, la Loi de finances complémentaire 2012 qui « ne livrerait pas un message clair à même de rassurer les Tunisiens », selon Mohamed Haddar président de l’Association des économistes tunisiens.

Autre sujet qui fâche, la situation sécuritaire fragile de la Tunisie, alimentant, sans doute, les notations sévères des agences américaines. A la recrudescence de la violence, aux actes de vandalisme et aux crimes sociaux s’ajoute l’immunité dont jouissent certaines « parties » qui font la loi en toute impunité dans des régions du pays.
Alors que les violences relèvent d’une simple application des lois en vigueur, le gouvernement minimise la portée du problème et promet de « faire usage de balles réelles pour rétablir l’ordre », dans des cas de « réelle nécessité ».
Mais si les salafistes et autres intégristes sont sur toutes les langues, la préoccupation numéro 1 devrait être d’ordre économique et social.
A l’heure où les disparités régionales se creusent et où le dossier des martyrs de la révolution se retrouve dans l’impasse, les délégations ministérielles envoyées pour « toucher de plus près les problèmes des habitants des régions délaissées » se voient réserver un accueil des plus austères. Faute de progrès rapide, l’impatience qui gronde, prend des formes de plus en plus diverses.
Des barrages leur bloquent la route et les empêchent d’accéder aux citoyens qu’ils espèrent rassurer par de nouvelles promesses : nouvelles routes, lignes de chemin de fer, services supplémentaires dans les hôpitaux, réhabilitation des cités défavorisées… Des discours qui peinent à convaincre.
Lotfi Zitoun atteste que « les citoyens tunisiens sont en train de perdre confiance dans l’ensemble de la classe politique ». Un constat que partagent de nombreux acteurs et qui pourrait être expliqué par le flou communicationnel du gouvernement. Si Hamadi Jebali estime que les prix baissent et que Lotfi Zitoun affirme que les délinquants et criminels [NDLR : responsables des derniers troubles de la ville de Jendouba, Ghardimaou, etc.] seraient derrière les barreaux, les observations faites sur le terrain sont autres.
Autant de questions restent sans réponses et de promesses reléguées au second plan.
Qu’advient-il de l’assainissement de l’appareil judiciaire, de la purgation du ministère de l’Intérieur, des jugements des criminels et responsables et d’autant de dossiers jugés « prioritaires » dans les discours électoraux ?
Ces grands thèmes, loin de faire le tour des promesses et des réalisations du gouvernement, traduisent un accroissement évident des mouvements de colère sociale. L’heure de vérité approche pour le gouvernement de la Troïka.
A l’heure où la brèche entre gouvernement et citoyens se creuse de plus en plus, une vision à long terme de ce que sera l’économie de demain est plus que jamais attendue.

Des points encourageants restent cependant à noter dans ce tableau morose : le tourisme, bien qu’affaibli, reprend des couleurs, ainsi que les investissements étrangers et la Bourse qui ne semble pas souffrir de la crise.

Période transitoire, ou réelle impasse? Nous ne tarderons pas à le savoir…

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